Ce titre est sans doute ironique voire même digne du cynisme de House mais il est des situations où il m’est nécessaire d’évacuer ce que je viens de vivre. C’est un exutoire mais là ce soir le titre du billet reflète la réalité…
Appel à 18h55. Intervention à 25 km à domicile. Une petite fille inconsciente. Un drame vient de se produire. Le vieux poste de télé, ce mastodonte cathodique de 60 kg, vient de s’écraser sur la gamine. Le VML déchire la route, avale du bitume. Nous sommes sur les lieux en 20 minutes. Nous montons dans le VSAB des pompiers locaux. Ils massent et ventilent depuis 20 minutes. Plein de sang sur la tête, otorragie bilatérale, du sang en abondance dans l’oropharynx et une mydriase bilatérale aréactive…je sais déjà qu’il est trop tard. Je pose l’intra-osseuse. Je passe l’adrénaline en flash. Les pompiers continuent le massage, l’IADE intube et ventile sur le tube. Le tracé du scope reste plat. Je repousse encore et toujours une dose de vie. Rien…mais je sais qu’il est trop tard. J’essaie de comprendre ce qui vient de se passer. Un traumatisme cranien isolé est rarement la cause d’un arrêt cardiorespiratoire…Nous continuons la réanimation pendant quelques minutes. Rien. Je déclare le décès. Je sors du véhicule pour annoncer la triste vérité aux parents effondrés…il ya bien une phrase dénuée de tout sens que j’exècre à dire dans mon métier…”Je suis désolé“…Les parents sont mutiques, tétanisés par le choc. J’essaie de comprendre les faits. Une amie des parents est aussi présente. Elle me regarde les larmes aux yeux et me dit “vous faites un métier difficile…”, je me retiens de pleurer…j’ai les yeux qui brulent mais je dois continuer mon job, m’assurer que le soutien psychologique des parents sera assuré, continuer mon enquête morbide, passer le relais aux gendarmes. Nous montons le corps de l’enfant dans sa chambre à la demande de sa mère qui voulait la voir une dernière fois dans son lit. A côté de cette pièce, le lieu du drame. Je vois le sang sur le parquet, cette fichue télévision sur le sol…et je comprends ce qui s’est passé. La petite fille a du tirer sur les cables. Le meuble n’était pas très stable. L’ensemble s’est effondré sur ce petit corps…et la mécanique fut comparable à ce que nous appelons “le coup du lapin“…traumatisme cervical violent responsable d’ une dysjonction des vertèbres C1-C2 provoquant l’arrêt cardiaque dans cette circonstance. Rien n’aurait pu la sauver.
Le silence est d’or sur le chemin du retour…les esprits sont martelés. Mais il n’y a pas de pause, point de répit. Il faut toujours avancer, tourner la page. Et recommencer dans une heure, ou deux…
Vous croyez certainement que j’ai un poste fixe à l’hôpital…vous vous trompez. Je fais parti en réalité de la classe des contractuels, entendez par ce terme barbare que je signe un contrat chaque année avec mon employeur, une sorte de CDD. Je suis donc virable à chaque échéance annuelle et cette situation se répète depuis près de cinq ans maintenant. Mais ça risque de changer dans quelques mois…enfin !
En début de semaine, je me suis vendu au marché de Rungis. J’entends déjà ici les parigots me lancer en pleine figure que j’aurai pu les prévenir et que cela aurait pu être une occasion de se rencontrer mais bon…j’avais pas trop le temps là ! Pourtant j’étais la classe incarnée en city wear avec la cravate en prime…faut dire que j’ai peu l’occasion de la nouer mais force est de reconnaître que j’étais plutôt pas mal devant le miroir ce lundi matin avant mon entretien. Rendez-vous à 11h30 dans une espèce de conglomérat de bâtiment industriel tellement glamour que c’en était insupportable pour mes cellules rétiniennes…et mes souvenirs de la dernière décennie…même endroit que mon concours d’internat. Comme je suis stressé (ça se voit pas mais je suis un faux calme, ça bout à l’intérieur), je suis arrivé 1 heure en avance. J’ai présenté ma convocation accompagné d’une pièce d’identité à la gentille dame de l’accueil. J’étais le 4ème candidat à passer. Direction Saint-Tropez. Chouette je reviens à peine de vacances génialissimes qu’on m’envoie direct dans une station balnéaire…j’ai longé le long couloir impersonnel aux murs jaune pisseux datant des fastes années 70 en croisant sur ma route Porto-Vecchio, Sète, Montpellier, Bonifacio, et encore plein de villes méditerranéennes et je suis arrivé à bon port à Saint-Tropez devant une porte de bureau administratif où trônaient de véritables chaises de jardin pour candidats angoissés. J’ai causé avec une polonaise de Brest. Puis elle a été aspirée dans cet espace inconnu peuplé de 4 individus. Elle fut recrachée au bout de vingt minutes, le sourire aux lèvres. Elle m’a expliquée qu’ils ne mordaient pas, qu’ils étaient dociles et à l’écoute. J’ai encore attendu quelques minutes et ce fut mon tour de rentrer dans ce bureau où je devais me vendre. A l’intérieur mon jury impatient m’attendait. C’était encore 1970 inside…PowerPoint n’existait pas…des transparents pour rétroprojecteur en guise de support de présentation…
« Bonjour j’suis Poussin….j’suis très compétent dans mon domaine…j’suis indispensable au bon fonctionnement du service…des diplômes ben oui….Bla Bla Bla… » Bref je me suis fait l’écho d’une étude marketing très élaborée. Ils semblaient très intéressé par mon job. Ils ont posé des tas de questions, cherché les moindres détails…et puis au bout de 26 minutes, je suis sorti satisfait du travail accompli…je venais de passer l’entretien nécessaire pour espérer être inscrit sur une liste d’aptitude qui pourrait si tout ce passe bien me permettre de passer d’un D sur mon contrat à un I et d’être ainsi enfin titulaire de mon poste hospitalier. Je venais encore de tester la lourdeur de l’administration française en participant à mon troisième concours de mon cursus médical…
Résultat fin mars…
Sympathique blogueur, tout en finesse et en émotion dans ses écrits et un petit lien qui nous unit…des échanges de mails, des conseils à donner,…de fil en correspondance, il me semblait donc tout naturel de le rencontrer non sans cacher une certaine impatience teintée de curiosité. Cependant c’était avec une certaine appréhension car je ne voulais pas le décevoir…Je suis son idole après tout…difficile d’assumer cette réputation !
L’occasion nous était offerte lors de mon dernier séjour lyonnais. Nous avons donc convenu d’un rendez-vous en soirée pour mieux nous connaitre : « du côté de la queue du cheval contre la rambarde »…notez déjà le souci du détail du lieu de rendez-vous mais cela avait le mérite au moins que je ne pouvais pas le rater !
J’en connais qui aurait été ravi d’être à ma place ce soir là, trois en particulier pour lesquels la bienséance m’interdit de les nommer expressément mais je suis certain qu’ils se reconnaitront…et je ne peux que les comprendre car nul ne peut rester insensible au charme de Kindgay. Toute la sensibilité palpable dans ses billets, je l’ai retrouvé en face de moi associée à une timidité réelle mais somme toute très plaisante.
Physiquement, pas de surprise car je m’attendais à découvrir un jeune homme que son « Manga Face » laissait deviner…l’original dépasse de loin l’icône. Et dire qu’il se plaint d’avoir des complexes physiques !…ben je ne les ai point vu !…D’ailleurs, sans nous ressembler réellement j’ai noté que nous avions sensiblement la même silhouette et la même allure…mais la jeunesse en moins pour ma part ! Très rapidement, parce que bien obligé par la situation, Kindgay m’a révélé son petit secret, celui qui le complexe au plus haut point…c’est tout bonnement invisible et s’il ne m’avait rien dit et bien je ne m’en serai pas aperçu alors pour moi c’est juste un tout petit détail dont bien entendu je ne soufflerai mot ici.
Passé l’introduction météorologique qui détend l’atmosphère et permet de savoir si le courant va passer ou non, nous avons embrayé sur des sujets qui nous rassemblent de façon bien naturelle : la Médecine…ben oui les médecins sont incorrigibles et intarissables sur leur passion ce qui pourrait lasser les non initiés ! Nous avons bien entendu discuté du concours de Kindgay où nous pouvions comparer nos expériences respectives et juger de l’évolution de notre spécialité.
Nous avons continué de faire plus ample connaissance autour d’un bon repas dans un petit bouchon lyonnais, après avoir analysé les différents menus afin que les goûts de chacun soient comblés mais ce ne fut guère difficile !
Au fur et à mesure de nos échanges, j’avais ce sentiment de bien le connaitre comme si nos chemins s’étaient toujours croisés. Probablement le fait de partager une même passion pour la médecine crée forcément des liens et facilite les échanges ou bien parce j’avais l’impression de me voir 15 ans en arrière mais je crois que le courant, cette petite étincelle qui fait qu’une relation se crée, était particulièrement important ce soir là et j’avais cette douce impression d’être en communion avec un frère…cela n’a rien de mystique mais juste que oui sa compagnie était très agréable si bien que nous n’avons pas vu la soirée défiler. Nous n’avons pas fait gaffe au temps. La soirée s’est déroulée très rapidement et les impératifs horaires faisaient que nous étions obligés de regarder à un moment notre montre pour constater avec stupeur que notre temps imparti était consommé jusqu’à la lie. Kindgay devait repartir. J’étais inquiet à l’idée qu’il pouvait rater son dernier bus de la nuit mais il m’a rassuré par un texto qu’il était bien parti sans incident.
Ce fut une charmante soirée avec un jeune homme adorable et sympathique sous tous rapports qui j’espère recroisera de nouveau ma route.
Et Lui que pense t-il du Poussin ?
Fallait bien que ça arrive…Fallait bien que je le quitte
Le paradis !
Quelle claque au retour…qu’est-ce qui c’est passé ? Où sont les forêts de palmier, les plages de sable désertes, l’eau turquoise tempérée ? Qu’est-ce que c’est cette mine patibulaire et blafarde des passants, ce manque de couleur soudain… ? Ah oui…un retour à la réalité !
Non sans rire, pourquoi fallait-il que je revienne dans ce froid hivernal et cette grisaille diffuse…encore une manipulation perfide du clan des pullovers qui manifeste pour crier au monde qu’ils ont aussi le droit de vivre !…pff ce sont mes tee-shirts qui vont me faire la gueule pendant des mois maintenant que je les ai remisés au fond du placard…oui ils avaient la belle vie pendant la quinzaine avec leurs copains bermudes et maillots de bain lorsqu’ils prenaient l’air sous la chaleur tropicale.
C’est mon réveil matin qui va me faire la fête tous les jours par sa sonnerie stridente et stressante en me rappelant chaque jour « Debout grosse feignasse…y’a du taff qui t’attends »
C’est ma balance qui a failli s’étrangler de rire ce matin en affichant un chiffre que je n’avais jamais atteint jusque là soulignant en bien gras « ben petit poussin a bien profité….hmm les adipocytes sont gonflés à bloc… !! » mais sa copine…la glace, celle du miroir mon beau miroir, me susurre des mots tendres « Poussin a bonne mine, tout beau et tout bronzé…t’as intérêt à l’hydrater ta peau…sinon bonjour les rides ! »
C’est mon tramway nommé aux bonnes senteurs matinales qui va être ravi de me presser comme un citron à chaque nouvel arrêt pour faire le plein de voyageurs à l’hygiène plus que douteuse
Ce sont mes collègues qui seront ravis de me revoir tellement ils en peuvent plus de mon absence et qui vont s’empresser de me demander de permuter des gardes…voire même d’en prendre une ou deux de plus.
J’adore les come back…
Pourquoi faut-il toujours que le sablier s’écoule trop vite lorsque je prends du plaisir ?
Pourquoi faut-il toujours revenir ?
…pour mieux repartir…
Mais en attendant d’ici là je prolongerai le plaisir de cette dernière quinzaine ici même en partagent avec vous quelques bouts du paradis…
L’esprit est vide. L’envie n’est plus. Le corps est fatigué. Je n’ai même plus la force d’écrire ici tant mes connexions synaptiques se rouillent à force de turbiner sans arrêt depuis 5 mois. La machine se grippe. Tout doit s’arrêter.
La pause s’impose pour lessiver cette lassitude.
L’appel de la mélatonine est lancé.
Les bagages seront bientôt prêts. 9 heures de vol pour retrouver l’estival, celui qui colore pour oublier la pâleur, celui qui réchauffe le cœur de l’hiver qui s’éternise, celui qui détend sur fond sonore humide lorsque les vagues viennent à s’écraser sur le tapis blanc de sable fin, celui qui ressource, celui qui revigore l’esprit et le corps malmené depuis la dernière fois.
Partir pour s’abandonner quelques jours au paradis.
Samedi J’me casse d’ici !
Certes un peu trop hétéro friendly mais le message reste le même !
1995.
Le grand jour venait d’arriver. Un peu plus de 500 candidats pour 72 places. Du stress dans le ventre jusqu’au bord des lèvres à en être paralysé. Des mois de préparation sanctionnés par des épreuves multiples et variées dont l’anatomie entre autre…Mon cerveau avait accumulé sept bouquins de 165 pages chacun, remplis de schéma et de descriptifs que j’avais ingurgité par la méthode de l’apprentissage du « par cœur » comme lorsque nous apprenons un poème pour le réciter au mot près devant toute sa classe. J’étais capable de les recracher au tac au tac (1 chance au grattage, 1 chance au tirage). Lorsque les portes de l’amphithéâtre se sont ouvertes, j’étais vide. Une page blanche. Je ne savais plus rien. La panique totale s’installa. J’essayai de me réciter la vascularisation du membre supérieur. Rien. Blackout total. Seule la petite aile du sphénoïde avait les faveurs de ma réminiscence neuronale. Je m’installai donc à ma place attitrée avec non numéro de matricule d’anonymat. Mon stylo plume fétiche (à chacun ses grigri et ses TOC), que j’avais reçu le jour de l’obtention de mon brevet, était porté à mes lèvres pour être embrassé trois fois accompagnés d’incantations mentales ( ouais vous pouvez rigoler…) comme si de simples prières païennes pouvait influencer le cours du monde…Les sujets étaient distribués. Des QCM certes mais aussi une vingtaine de questions ouvertes. Je me liquéfiai sur place tant les percussions de mon cœur me donnaient la nausée. Au top départ « vous pouvez retourner vos sujets », je pris une profonde inspiration pour survoler l’ensemble du sujet et appréhender l’étendue du désastre…et là…un déclic…La page blanche initiale venait tout à coup de se remplir de nouveau de schéma et de lignes rassurantes…parce que la cinquième question ouverte que je découvrais avec circonspection était celle dont je me souvenais le plus clairement avant de pénétrer dans la salle : la petite aile du sphénoïde…et cette petite partie d’un des os du crâne s’avérait être un véritable remède à mon Alzheimer de stress. 2 heures après, une cartouche d’encre plus tard, quelques feuilles de brouillon griffonnées après, je rendais ma copie et quittais la pièce satisfait du travail accompli.
Je me souviens particulièrement de cet épisode car je m’étais lancé un défi, celui d’être le meilleur dans cette discipline. Et ce fut chose faite.
D’autres épreuves se sont bien sûr succédées la même année et les autres qui ont suivi. Toujours le même stress, toujours cette peur viscérale de la page blanche, toujours cette remise en jeu de son avenir professionnel. A force d’accumuler des examens et des concours, j’ai fini par en être dégouté. Assez de cette gymnastique mnésique, marre d’avoir cette boule au ventre qui tord les boyaux. Je prépare de temps en temps des diplômes universitaires sanctionnés également par un examen écrit et/ou oral mais je les aborde de manière plus détendue. Je ne sais plus apprendre par cœur, j’ai sans doute flingué la méthode. Mais j’apprends toujours et encore chaque jour, différemment, appuyé sans doute par mes connaissances acquises et mon expérience professionnelle.
Si c’était à refaire, et bien oui maso je suis, je le referai parce que je ne me vois pas faire autre chose.
J’ai eu des good news de notre carré. Son premier jour s’est bien passé et semble très prometteur. En ce début d’après-midi, il planche encore sur la physique et la biophysique. J’attendrai ce soir pour avoir de ses nouvelles.
Lui c’est un peu moi il y a 15 ans.
2010.
Commentaires récents